Le Forum Catholique
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=536

( 536 )
Plusieurs questions, demandant plusieurs réponses par Myster de Kerpolik (2006-11-20 17:30:03)
Voici les questions que j'aimerais poser au professeur Luc Perrin:
1° Dans son ouvrage "Les catholiques et l'Action Française. Histoire d'une condamnation", Fayard, Paris, 2001, p. 528, Jacques Prévotat rapporte ces paroles de Mgr Gabriel-Marie Garrone quittant le Séminaire de Rome (directeur le R.P. Le Floc'h):"J'ai découvert mes lacunes par rapport aux professeurs formés dans le milieu ... de l'Institut catholique de Lyon. La patrologie m'était inconnue. J'avais un mal fou à replacer l'enseignement des Pères dans leur contexte historique."
Dans ces conditions comment pouvez-vous défendre la Tradition et vous opposer à l'enseignement des premiers siècles de l'Eglise à l'intérieur de la faculté dans laquelle vous enseignez. Le poste de Mgr. R. Minnerath n'est toujours pas pourvu, des candidats de très haute valeur ont été écartés, et les cours d'histoire des premiers siècles de l'Eglise ne sont plus obligatoires sans que vous vous en offusquiez. L'Eglise ne commence pas après la révolution française.
Ma question est simple: Affirmez-vous oui ou non que la connaissance des Pères de l'Eglise d'une part et de l'histoire des premiers temps du christianismed'autre part sont des préalables indispensables à qui veut comprendre le débat actuel sur la Tradition et y prendre une part active? Si oui que faîtes-vous à Strasbourg pour collaborer avec vos collègues de cette discipline?
2°) Pensez-vous que les freins actuels de l'épiscopat français vis à vis d'une libéralisation large et généreuse de la liturgie dite de saint-Pie V relève en partie ou en totalité d'une attitude proche du gallicanisme en ce sens que celui-ci, par ces proximités avec la jansénisme, accorde une large place aux laïcs (cf le rôle de Quesnel) et utilise globalement la distinction entre le droit et le fait. Pour être complet je note, bien entendu le paradoxe, étonnant, que ces arguments ont été reprochés, en leur temps à l'Action-Française, malgré son ultra-montanisme affiché. D'où les paradoxes de l'histoire.
3°) Est-ce que la réticence de l'épiscopat français sur une certaine libéralisation du rite traditionnel n'est pas lié à la vieille accusation d'une collusion entre les fidèles attaché à la messe dite de saint Pie V et les idées anti-modernistes et antidémocratiques de l'Action-Française?
Je rappelerai, à titre de seule preuve ce qu'écrivait le R.P. Yves Congar:"Ce qu'on appelle l'intégrismemais, de façon plus générale, l'opposition à ce qui est ouverture, est toujours en France, à arrière-fond conservateur et anti-démocratique" (p.12) et à propos de Mgr Lefèbvre:"... tout dénonce en lui un homme de droite accordé aux positions de l'ancienne Action-Française" (p. 13) in La crise dans l'Eglise et Mgr Lefebvre, Yves Congar, Cerf, Paris, 1976.
Autrement dit est-ce que la position de l'épiscopat français n'est pas, avant tout, une prise de principe politique pour des raisons religieuses et pastorale en symétrie de ce qui s'était passé pour la condamnation de l'AF où la sanction religieuse pour des raisons eut des répercussions politiques qui prirent le devant dans l'opinion, y compris dans celle des clercs, puis dans l'histoire?
Merci pour vos réponses

( 546 )
[réponse] par
Luc Perrin (2006-11-20 19:21:33)
[en réponse à 536]
Monsieur,
1. à vous lire un air me vient à l'oreille, je ne sais pourquoi, "en passant par la Lorraine, avec mes sabots" ...
Vos jugements sur la Faculté que je sers sont infondés. L'histoire de l'Antiquité y occupe, de l'avis unanime, une place trop importante. La patristique/patrologie y est enseignée - grecque et latine - par 2 collègues, sans compter l'histoire de la liturgie qui porte sur ces mêmes premiers siècles etc. Le recutement des enseignants se fait selon la procédure en vigueur dans l'université française, avec en plus le nihil obstat requis du Chancelier ecclésiastique. Quant à mon Collègue, l'archevêque de Dijon, il est toujours à notre effectif sur le plan administratif pour quelques mois encore. Bref, on vérifie ses sources avant de colporter des ragots à tous vents.
2. Sur votre conception "sunnite" du catholicisme, c'est plus intéressant car c'est, à mon sens, une plaie de l'Église aujourd'hui. Non la Tradition catholique ne s'arrête pas à la fin du IIIe ou du IVe ou du VIe siècle, eh non ! Vouloir s'y borner est une erreur déjà dénoncée par le Magistère dans la capitale bulle Auctorem fidei (1794) : tous à vos Dentzinger et lisez là , vous verrez combien elle est - hélas - très actuelle. Pie VI stigmatisait la fausse vision de la Tradition développée par les Jansénistes tardifs du synode de Pistoie (ex. l'évêque Ricci). Pie XII y revient dans Mediator Dei sous le nom d'archéologisme. Mgr Jounel a expliqué après Vatican II que le Consilium qui a fabriqué le NOM avait puisé dans les thèses des jansénistes de la fin du XVIIIe.
Bien sûr les Pères ont une place d'honneur mais l'Aquinate aussi, ce que Vatican II rappelle au demeurant. La Tradition catholique n'est pas une "Sunna" fermée.
De plus les Pères ne pouvaient ni de près ni de loin prévoir la Modernité et ses dérivés : notre situation, née de la Révolution, est un inédit historique. C'est pourquoi je déplore l'inculture crasse des catholiques contemporains en matière d'histoire de l'Eglise moderne et surtout contemporaine : caricatures, sottises, préjugés foisonnent mais on est fier de pouvoir disserter sur telle débat de Tertullien.
Ozanam, le saint curé d'Ars, la petite Thérèse etc. me semblent plus qualifiés que les saints Pères pour nous guider face à la Modernité.
Je vous concéderai que l'arianisme revient de façon rampante dans le clergé moderne et le recours aux Pères pourrait s'avérer utile sur ce point.
A condition que l'on sache les lire, qu'on ne s'en serve pas comme ouvre-boîte pour glisser toutes sortes de marchandises frelatées dans la doctrine de l'Église.
3. La tentation gallicane est toujours renaissante en France : elle se pare aujourd'hui du manteau de la collégialité. Mais quand je lis Mgr Hofman, évêque de Würzburg, proférer "Nous ne voulons pas d'une Eglise bi-rituelle", les traités d'écclésiologie me tombent des mains. Je croyais que c'était la Révélation que l'évêque devait servir, c'est du moins l'enseignement de la Tradition et du dernier concile. Le fébronianisme n'est pas loin outre-rhin.
Ceci dit, je crois que le communiqué final de l'épiscopat français montre un début de prise de conscience salutaire : le cum Petro et sub Petro a dû revenir dans les mémoires de quelques Excellences qui avaient eu un subit trou de mémoire. Deo gratias.
4. La politique Maurras, l'AF, Le Pen ...
Là c'est à Molière que je pense avec cette réponse du faux médecin "le poumon", "le poumon", "le poumon vous dis-je".
D'abord qui dans l'épiscopat français et au-delà connaît la pensée de Charles Maurras aujourd'hui ? combien ont lu la thèse de N'guyen et celle de Prévotat ? Laissons les morts avec les morts.
Et puis, l'Église ce n'est pas la France : c'est un peu ce que Maurras croyait d'ailleurs, en ce sens, ce nombrilisme des catholiques "de progrès" est assez maurrassien.
Promenez vous avec un portrait de Maurras aux Philippines, à Hong Kong, au Texas, à Sacramento, en Australie ... vous n'aurez pas beaucoup de succès : pourtant il y a des communautés tradies partout.
Bref ne cachons pas les vrais problèmes de l'Église derrière des amulettes venues des temps jadis.

( 547 )
Merci par Myster de Kerpolik (2006-11-20 19:28:37)
[en réponse à 546]
C'était les réponses que je souhaitais lire, elles ont le mérite de la clarté et de l'argumentation, encore fallait-il que quelqu'un ait le courage de vous les poser pour que les choses soient claires.
Merci beaucoup.

( 557 )
[réponse] par
Luc Perrin (2006-11-20 20:25:33)
[en réponse à 547]
Vous savez je suis un franc-comtois et en ce pays, on a la tête dure et pas d'enclume sur la langue, bien qu'on aime le bois.

( 564 )
"Comtois par Myster de Kerpolik (2006-11-20 21:06:57)
[en réponse à 557]
... rends-toi, nenni ma foi", nous sommes donc deux soit!
Le problème, en matière d'histoire c'est que la légende se mélange à la réalité même l'origine du nom de Franche-Comté se perd dans la brume de la mémoire, est-il dû:
- Ã Rainaud III de Bourgogne dit le Franc Comte?
- à l'exemption de taxes (taille ...) vis à vis du suzerain germanique,donc comté franc?
- Ou à une déformation de France-Comté due à Marguerite fille de Philippe le Long et petite fille de Othon IV?
Comme quoi les origines posent toujours problèmes ... mais les sabots eux, affichent au moins l'origine du bon gros sens paysan mâtiné du maquignon à qui on la fait pas...
Merci encore.

( 570 )
la guérison ! par Gatien (2006-11-20 21:51:33)
[en réponse à 546]
Après la Blessure, la guérison. Les universités catholiques (et les séminaires) sont réinvesties par les "traditionalistes" au sens large encouragés par Benoît XVI (une minorité agissante investie par la complicité active de l'autorité suprême !)qui viennent renverser la vapeur !
Pensez vous que la déclaration commune des évêques à Lourdes puisse être interprétée comme un début de renversement de tendance dans l'épiscopat français.
Gatien (qui admire le courage des bons samaritains !)

( 583 )
[réponse] par
Luc Perrin (2006-11-20 23:04:15)
[en réponse à 570]
Je dirais que le sensus Ecclesiae est revenu à temps et que la "romanitas" a encore, grâce à Dieu, un sens pour la plupart de nos Pasteurs.
Le fait de se sentir instrumentalisés par les media libéraux pour alimenter une fausse "guerre" entre "le Vatican" et "la France" a pu ramener les plus exaltés à plus de raison et donner aux sages une plus grande qualité d'écoute parmi leurs frères.
J'ajoute que Nos Seigneurs les Evêques savent très bien que les "30 jeunes prêtres" sont autant représentatifs du jeune clergé que l'étaient les signataires du manifeste de 1968. Derrière l'écran de fumée, il y a aussi une réalité et une part croissante d'évêques sait qu'il faudra bien tôt ou tard la regarder en face, sans faux-fuyant.
Susciter une guerre catho-catholique par communiqués de presse, interviews et bombes internet n'est sans doute pas le bon moyen pour y parvenir.