Le Forum Catholique

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images/icones/livre.gif  ( 4908 )Doctrine de Bellarmin sur le pape hérétique par John DALY (2008-02-07 18:33:49) 

Monsieur l’abbé,

Le livre, surtout le livre érudit, étant un véhicule de pensée peu éphémère, je ne crois pas avoir à m’excuser d’attirer votre attention vers un propos contenu dans un livre que vous avez rédigé en 1985. Je n’ignore pas que vos idées quant à l’application actuelle des idées de ce livre aient beaucoup évolué depuis, mais ma question porte sur la théorie et non sur son application.

Il se trouve que je suis en train de préparer une traduction annotée de saint Robert Bellarmin de Romano Pontifice (ou du moins d’une partie de cet ouvrage). J’ai cru nécessaire dans une note au livre II, chapitre xxx, de vous prendre à partie sur le sens de la doctrine de Bellarmin sur la thèse « papa hæreticus est depositus ». Ce rendez-vous du Forum Catholique me fournit l’occasion de vous citer in extenso ma note et de vous inviter à vous défendre si vous souhaitez encore soutenir votre propos de 1985. Je vous prie de comprendre qu’il s’agit d’un brouillon – un nouvel apport de votre part avant la mise au point de mon texte serait bienvenu. Vous comprendrez aisément que je n’aurais pas cru nécessaire de composer cette note si je n’avais pas un grand respect pour votre science.

Je rappelle, avant d’insérer mon texte, que la question n’est pas de savoir si saint Robert Bellarmin a raison, mais seulement de savoir quelle est sa doctrine sur cette question.


Saint Paul donne à saint Tite l’ordre « Évite un homme hérétique après une première et une seconde admonition, sachant qu’un tel homme est perverti, et qu’il pèche, puisqu’il est condamné par son propre jugement. » Cornelius a Lapide explique que « l’Apôtre ne parle pas d’un hérétique pertinace et formé, mais de celui qui erre par ignorance et par mauvaise instruction…ou concernant lequel il est douteux s’il est pertinace ou non. » Il est clair que saint Robert est du même avis : il entend que le devoir d’éviter les hérétiques s’étend à tout hérétique manifeste et que les admonitions ne sont nécessaires que dans la mesure où la pertinacité n’est pas encore suffisamment manifeste. Le docte abbé Bernard Lucien étonne ses lecteurs en renversant entièrement le sens de ce texte de saint Robert (Situation actuelle de l’autorité dans l’Église, p. 69, 70). Car le saint Docteur interprète le texte de saint Paul en sorte que « après deux corrections » soit équivalent à « après qu’il s’avère manifestement pertinace ». Mais l’abbé Lucien croit comprendre, au contraire, que le sens de « manifestement pertinace » pour Bellarmin implique toujours et nécessairement qu’il y ait eu deux admonitions canoniques. Ceci est inadmissible pour les raisons suivantes : (i) c’est le contraire de ce que dit explicitement le saint, qui affirme que par « après deux corrections » saint Paul entend « après qu’il s’avère manifestement pertinace » et « avant toute excommunication ou sentence de juge », car Bellarmin entend le texte Paulin comme exigeant que l’hérésie soit « manifeste » et non pas le mot « manifeste » comme ayant besoin d’être ré-interprété d’après le texte de l’Apôtre ; (ii) qu’aucun hérétique ne soit manifestement tel avant d’avoir reçu deux admonitions canoniques n’est pas le sens traditionnellement attribué à ce texte de saint Paul et ne correspond pas à la pratique de l’Église (voir, par exemple, le Cardinal de Lugo, Disputationes Scholasticae et Morales, XX, « de Virtute fidei divinae », Sectio vi, n. 174 et seq.) ; (iii) Saint Robert invoque ce texte de saint Paul pour réfuter la quatrième opinion sur le pape hérétique – celle qui exigerait que le pape hérétique soit privé de son office par acte de l’Église. Mais compris comme imposant de façon absolue des admonitions canoniques, le texte aurait l’effet exactement contraire ; (iv) cela s’oppose à la simple logique : rien ne garantit qu’il soit manifeste devant l’Église que les admonitions aient été correctement données, se soient avérées infructueuses et qu’en conséquence le suspect ne peut être que coupable ; (v) pour confirmer sa doctrine que les hérétiques manifestes perdent ipso facto leurs offices, saint Robert avance des exemples historiques, dont par exemple celui de Nestorius, qui sont censés avoir perdu leur autorité pour cause d’hérésie manifeste sans jamais avoir reçu d’admonition ; ce serait une absurdité s’il avait cru que ces admonitions sont toujours nécessaires ; (vi) dans sa discussion du cas de saint Marcellin qui a sacrifié aux faux dieux par crainte des peines dont il fut menacé (De Romano Pontifice, lib. IV, cap. viii) saint Robert n’hésite pas à admettre que seule l’évidence que son acte ne reflétait pas sa réelle croyance a pu sauver Marcellin de la perte automatique du pontificat – il n’y eut pourtant aucune admonition ; (vii) si pour saint Robert l’intervention de l’Église n’était pas nécessaire pour priver le pape hérétique de son office, mais était bel et bien nécessaire au préalable pour que son caractère d’hérétique devienne manifeste, ceci constituerait de toute évidence une sixième opinion, n’étant pas identique à celle des auteurs qui tiennent qu’aucune intervention n’est nécessaire du tout. Pourtant saint Robert se range du côté des auteurs qu’il cite et ne voit que cinq opinions possibles. Il n’évoque nulle part la prétendue impossibilité de constater la pertinacité, qui trouble l’abbé Lucien et les membres de son école. La simple honnêteté exige de reconnaître que l’abbé Lucien et Bellarmin ne sont pas du tout sur la même longueur d’ondes. Dans l’Introduction, chapitre §§§ nous avons essayé de voir comment Bellarmin aurait réagi aux objections de l’abbé Lucien. Pour l’instant nous avons voulu seulement réfuter l’audacieuse prétention de ce dernier qui refuse de voir le gouffre que tout autre lecteur a pu constater entre les sentiments de Bellarmin et les sentiments de l’école qui croit impossible de constater l’hérésie manifestement pertinace sans l’intervention d’une autorité à cet effet.



© John Daly 2008

images/icones/fleche2.gif  ( 4942 )[réponse] par abbé Bernard Lucien (2008-02-07 20:59:45) 
[en réponse à 4908]

Cher Monsieur,

Je vous remercie de m'adresser votre note très technique en forme d'objection.

J'espère que vous comprendrez que dans le cadre un peu précipité d'une discussion en direct et sans documents, il ne m'est pas possible d'analyser sérieusement la note très élaborée que vous présentez. Mais je le ferai volontiers à tête reposée en dehors du cadre de ce Rendez-vous lorsque mon emploi du temps me le permettra.
images/icones/carnet.gif  ( 5254 )Réponse par abbé Bernard Lucien (2008-02-28 21:22:18) 
[en réponse à 4908]

Monsieur,

Je trouve enfin un moment pour apporter quelques éléments de réponse aux réflexions que vous m’avez soumises.

1°) Je me permets d’abord de vous faire observer que la position que vous critiquez a été placée par moi non pas sous le signe de la certitude, mais du questionnement et de l’objection (à la position contraire) : cf. La situation actuelle de l’autorité dans l’Église, p. 66 :
« Qu’en est-il, maintenant, de la position de saint Robert Bellarmin ? Da Silveira a-t-il raison lorsqu’il pense que, selon ce Docteur, aucun jugement de l’Église (Concile imparfait... ou autre ( ?)) n’est requis pour la perte du Pontificat par suite d’hérésie ?
Cela nous semble pour le moins discutable. »

2°) Je reconnais volontiers que saint Robert ne dit pas qu’il faille nécessairement deux monitions pour que la pertinacité d’un hérétique soit manifeste. Mais il ne dit rien non plus d’autres cas éventuels. Et ce qu’il entend appliquer pour la question précise du pape hérétique, c’est le précepte de saint Paul (« éviter l’hérétique ») précepte qui concerne bel et bien le cas où il y a eu deux avertissements. Dans ces limites, je ne vois pas que je « renverse entièrement le sens de ce texte de saint Robert ». En effet :
a) Le texte de saint Paul qui sert de norme pour saint Robert demande d’éviter l’hérétique après deux avertissements. Saint Paul ne parle pas d’autres cas. Il me semble qu’il en est de même, ici, pour saint Robert.
b) Ce que saint Robert souligne, précisément en opposition à Cajetan, c’est que les deux monitions font que l’hérétique devient manifestement tel. Et alors, s’il s’agit du pape, est ipso facto déposé, et non pas (contrairement à ce que dit Cajetant) à déposer.
c) Vous estimez que saint Robert admet d’autres cas d’hérésie manifeste. Peut-être, mais il ne le dit pas ici : avez-vous un texte ?
Pour ma part, je l’admets tout à fait. Il me semble qu’à l’époque je disais habituellement : il se peut que le coupable reconnaisse lui-même son hérésie : auquel cas l’héréise est manifeste immédiatement. Mais nous quittons saint Robert, ce qui n’est pas votre propos (ni le mien dans les passages incriminés par vous).

3°) Votre premier argument n’ajoute rien à l’affirmation de de votre thèse, examinée dans mon (2°).

4°) Je concède votre second argument (cf. 2°, c). Mais qu’en est-il s’il s’agit non pas d’un hérétique quelconque, en général, mais du pape hérétique. Et, je précise : du pape qui refuse de se reconnaître hérétique. C’est la seule question que j’entendais examiner (selon mon souvenir et d’après le contexte). Et, la question ainsi précisée, je ne vois pas que saint Robert affirme que l’on puisse éluder les « avertissements ».

5°) Toujours dans votre second argument, vous invoquez la « pratique de l’Église ». Comme il s’agit ici non pas de n’importe quel hérétique (1), mais du pape hérétique, la « pratique » de l’Église n’est pas très abondante. Mais deux cas célèbres me viennent à l’esprit : Philippe le Bel contre Boniface VIII, Savonarole contre Alexandre VI. Dans ces deux cas, autant que je sache, les personnes estimant que le pape était hérétique se sont efforcées d’obtenir la réunion d’un concile pour que cela soit manifesté. Ces personnes n’ont pas estimé que tout était réglé simplement parce qu’elles jugeaient que le pape était hérétique.
J’ajoute qu’en matière de « pratique de l’Église » la jugement de Suarez vaut bien (au moins) celui de Lugo. Or je citait dans mon livre, p. 66 §3, le passage de Suarez réclamant une sentence déclaratoire du crime (c'est-à-dire, de l’hérésie pertinace) pour que le pape soit ipso facto déposé. Or Suarez ajoute : « c’est l’opinion commune des docteurs ».
Votre opinion sur ce point me semble donc, à première vue, controuvée.

6°) Votre troisième argument me paraît relever d’une ignoratio elenchi. Le débat entre les auteurs de l’époque porte sur le fait de savoir si l’intervention de l’Église exerce une causalité propre vis-à-vis de la déposition du pape, et non pas sur le fait de savoir si une intervention est ou non requise, à un titre quelconque (condition ou disposition préalable, par exemple).

7°) Votre quatrième argument montre que d’autres problèmes peuvent être soulevés et étudiés : il ne prouve pas qu’il y ait dans ce que j’ai dit une « opposition à la logique ».

8°) Nestorius n’était pas pape : nous sortons du sujet (je veux dire : du mien, bien sûr). D’ailleurs, le « cas » Nestorius n’a été vraiment « réglé » qu’avec la réunion d’un concile œcuménique.

9°) Votre argument 6 revient à ce que j’ai dit plus haut : si le coupable reconnaît son hérésie, aucun avertissement n’est requis.

10°) argument 7 : non, cela ne constituerait pas une sixième opinion, sous l’aspect précis qui était alors discuté : cf. (6°).

11°) Permettez-moi d’ajouter qu’avec toutes vos objections, vous ne tenez pas compte de l’argument principal que j’ai donné dans mon livre (p. 68), et qui se prend, lui, du texte même de saint Robert. Pour réfuter la deuxième opinion, saint Robert affirme expressément que la juridiction n’est pas enlevée au pape sans une intervention des hommes.

Voilà, Monsieur, les observations que me suggèrent vos propos.
Je suis désolé de ne pouvoir consacrer plus de temps à ce sujet, mais mon emploi du temps est vraiment trop chargé.

P.S. : puisque vous manifestez de bons sentiments, je me permets de vous signaler qu’il n’est peut être pas indispensable à la solidité de vos propos de parler de « l’audacieuse prétention » de l’auteur que vous vous efforcez de réfuter.

Abbé B. Lucien, 28 février 2008.

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(1) Par ailleurs, je ne vois pas bien pourquoi vous renvoyez à Lugo, De Fide, disp. XX, sect. VI, n° 174 sqq. En effet, au début de ce numéro, Lugo affime : « Quinta et verior et communior sententia dicit, quamlibet ignorantiam, etiam crassam et affectatam, excusare ab haeresi et haereticorum poenis. » Je n’ai pas le temps de tout lire, mais cette simple remarque va plutôt, me semble-t-il, dans le sens de la grande difficulté à affirmer que quelqu’un est pertinace dans l’hérésie, sans une intervention de l’Église et en dehors de l’aveu du coupable.