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[réponse] par Révérend Père Louis-Marie de Blignières (2009-11-27 18:29:21) Imprimer

Mon Père, Vous avez choisi pour thème de votre thèse la pensée du Père Guérard des Lauriers. Pour une génération, qui comme la mienne, n’était pas née au moment du Concile Vatican II, l’itinéraire du personnage paraît pour le moins surprenant. La Thèse de Cassiciacum et le choix de se faire sacrer évêque semblent incompréhensible pour nous qui vivons à l’aune du pontificat de Benoît XVI. Pouvez-vous nous dire en quelques mots quel est aujourd’hui votre regard sur l'œuvre et les choix personnels de ce dominicain ? En vous remerciant d'être parmi nous. Touforek

Réponse. Le Père Guérard des Lauriers était un scientifique hors-pair, qui a contribué à la fondation de la science moderne, un métaphysicien profond, un théologien original, un grand religieux et un contemplatif véritable. Je l’ai rencontré à Ecône, à la rentrée 1975. Il m’a beaucoup impressionné par ses hautes qualités, et il a accepté de patronner le projet dominicain qu’avec quelques séminaristes nous avions conçu. Il avait aussi de gros défauts, comme en ont souvent les grands hommes : manque de sens concret, une certaine mauvaise foi dans la controverse avec les personnes, irascibilité et susceptibilité personnelle, crédulité excessive vis-à-vis des apparitions privées.
Le Père Guérard des Lauriers a mis au point la « Thése de Cassiciacum » pour justifier, au regard de la théologie du magistère et de la juridiction, les actions de résistance (notamment les ordinations de prêtres sans dimissoires par Mgr Lefebvre à partir de février 1976) contre la dérive dramatique des catéchismes, le saccage de la liturgie, la destruction de la théologie, qui ont presque tout balayé dans l’Eglise (au moins en Occident) à partir de 1965. Les abus anti-traditionnels des théologiens et des évêques étaient faiblement (parfois pas du tout) réprimés par Paul VI, (songez à la Déclaration des évêques de France à Lourdes en 1968 sur Humanæ vitæ, et ce qu’en a écrit l’Abbé Berto dans La Pensée catholique…) qui a pris en outre sur lui d’imposer, avec une brutalité sans exemple dans l’histoire de l’Eglise, une réforme radicale de la liturgie. Le 24 mai 1976, il a même affirmé en Consistoire, au nom de son autorité pontificale, l’interdiction de l’ancien rit, dont Benoît XVI a dit dans le Motu proprio : il n’a jamais été juridiquement abrogé...
Nous étions donc en contexte de désorientation (voyez les témoignages qui commencent à paraitre : le Père Garrigues et Mgr Gaidon par exemple) ; et, pour les éléments traditionnels, ou même seulement classiques, de persécution. La collection de la revue Itinéraires est une source précieuse d’information à cet égard (elle existe en CD…). Votre génération a du mal à se représenter ce qu’il en a été, c’est bien normal. Mais c’est aussi parce que certains ne se sont pas tus que les choses ont fini par changer… Je pense non seulement à Mgr Lefebvre, mais à l’Abbé Coache, à Mgr Ducaud Bourget, au Père Barbara, à l’Abbé de Nantes, au Père Calmel, à Jean Madiran, Louis Salleron, etc.
Il faut bien comprendre qu’à l’origine, la Thèse de Cassiciacum était une tentative (modérée en quelque sorte !) pour concilier les données de la doctrine sur l’autorité de l’Eglise et du Souverain Pontife, avec une action de témoignage de la foi et de maintien des pédagogies traditionnelles, contre les dérives dont se rendaient coupables moult hiérarques. Il y avait fort peu de réactions de Rome, mais au contraire le Saint-Siège insistait pour que nous « obéissions (sans discuter) à nos évêques ». L’autorité semblait favorisait l’hérésie, au moins dans une large partie de son action ou de son inaction, comme dans quelques autres cas, rares il est vrai, dans l’histoire de l’Eglise.
Le Père Guérard des Lauriers se démarquait des « sédévacantistes » (ceux-ci l’ont d’ailleurs très vivement attaqué, allant jusqu’à lui arracher un micro dans une conférence à la mutualité le 13 mai 1981…) en affirmant que, si l’Autorité était absente, du moins le Siège apostolique n’était pas vacant, et Paul VI pouvait retrouver l’Autorité, en rétractant les points qui paraissaient opposés à l’enseignement infaillible antérieur.
Cette position était cohérente, et j’y ai personnellement adhéré jusqu’en 1987. J’estime qu’elle garde sa valeur théologique intrinsèque, même si, grâce à Dieu, elle n’a pas d’application actuelle !
J’avais cependant des désaccords non négligeables avec le P. Guérard des Lauriers. J’estimais qu’il n’y avait pas lieu de faire de cette explication théologique une machine de guerre, notamment contre Mgr Lefebvre ; et qu’il fallait éviter de rester intellectuellement et ecclésialement isolés, en s’enfermant dans une logique délirante de messes una cum ou non una cum. J’étais surtout intéressé par l’idée qu’il fallait s’adresser à l’autorité des évêques pour qu’ils engagent Paul VI (puis Jean-Paul II) à se ressaisir. D’où l’idée de rédiger un conspectus des difficultés (Lettre à quelques évêques sur la situation de la sainte Eglise), ce que nous avons fait avec quelques prêtres, dont l’Abbé Lucien, de 1980 à 1983 : nous l’avons envoyé, en 4 langues, à plus de 2000 évêques ! Et nous avons rencontré nombre de théologiens, de cardinaux et d’évêques pour parler de cela.
Le Cardinal Ratzinger à l’époque a jugé que c’était « un travail sérieux ». C’est d’ailleurs grâce à ce travail qu’un théologien australien (Brian Harrisson) nous a ensuite mis sur la voie d’une autre solution, celle d’une conciliation du texte faisant le plus difficulté (la liberté religieuse) avec ceux du magistère antérieur : sans retirer les critiques faites aux déficiences de Vatican II, mais en affirmant qu’il n’y avait pas de rupture sur le point central.
Je me suis séparé du Père Guérard des Lauriers, en janvier 1982, lorsqu’il a reçu la consécration épiscopale de Mgr Thuc. Un sacre épiscopal hors de toute communion hiérarchique est une « très grave atteinte à l’unité de l’Eglise », pour reprendre un mot de Pie XII. Je l’ai dit en 1982 au P. Guérard des Lauriers, je l’ai écrit en 1987 dans une brochure sur l’« épiscopat autonome » en prévision des sacres de 1988 dont on parlait déjà.
Quant à la pensée métaphysique et théologique du Père, elle demeure ce qu’elle est, n’ayant pas de rapports ni avec ses défauts ni avec ses erreurs. Ma thèse est consacrée, non à cette pensée mais au problème objectif de la saisie de l’être, et je me suis mis à l’école de saint Thomas et du P. Guérard des Lauriers pour réfléchir sur cette question capitale, qui conditionne la preuve rationnelle de l’existence de Dieu. Un ami dominicain de Rome m’a félicité d’avoir eu le courage de parler du P. Guérard des Lauriers dans le sous-titre du Mystère de l’être. Pour beaucoup de ceux qui l’ont connu (même parmi ceux qui ne sont nullement tradis, ou sont devenus, à des titres divers, « progressistes »), le P. Guérard des Lauriers était probablement un génie. Il avait les ressources pour écouter les questions que posait la modernité philosophique et théologique, et y apporter des réponses neuves, dans le respect filial par rapport aux apports des prédécesseurs. Dans le futur, il sera utile que de jeunes chercheurs mettent à profit nombre de pistes ouvertes par le P. Guérard des Lauriers, qui peuvent contribuer à résorber, à mon avis, la crise néo moderniste.
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images/icones/croix.gif Père Guérard des Lauriers par Touforek (2009-11-12 17:04:03)
     images/icones/neutre.gif Père Guérard des Lauriers et Pie XII par Eugenio (2009-11-23 21:57:32)
         images/icones/fleche2.gif [réponse] par Révérend Père Louis-Marie de Blignières (2009-11-27 18:41:49)
     images/icones/fleche2.gif [réponse] par Révérend Père Louis-Marie de Blignières (2009-11-27 18:29:21)



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