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L'obéissance prime-t-elle la foi ? par Maxence Hecquard (2007-10-08 21:16:38) Imprimer

L’obéissance prime-t-elle la foi ? Par Maxence Hecquard (30 juillet 2001)

Dans les ruines actuelles de l’Eglise, « être avec son évêque, être avec le Pape » semble à une majorité de catholiques le plus sûr moyen de ne pas se tromper.

L’obéissance apparaît en effet comme un infaillible moyen de salut. Dom Marmion, dans une conférence connue sur « le bien de l’obéissance » , n’hésite pas à écrire que cette vertu permet de reproduire « infailliblement » en soi les traits du Christ.

Le célèbre moine explique que l’obéissance est un excellent moyen de pratiquer les vertus théologales. En effet, pour obéir comme il faut, l’espérance nous arme d’une « surnaturelle confiance [qui] attire infailliblement le secours d’en haut », la charité justifie le renoncement permanent de la volonté, mais la foi surtout joue un « rôle capital », car elle nous fait voir le Christ Lui-même qui « se voile dans nos supérieurs ».

La limite de l’exercice est bien sûr la fragilité de ceux-ci. Que se passe-t-il quand ils se trompent ? « [le supérieur] peut se tromper, il se trompe même parfois ; mais celui qui ne se trompe pas, c’est celui qui obéit », répond notre fidèle disciple de saint Benoît. Parce qu’elle exige un renoncement à soi-même et qu’elle a l’humilité pour sœur, l’obéissance est baignée de grâce. « Celui qui cherche à se soustraire à l’obéissance se soustrait à la grâce » affirme L’Imitation de Jésus-Christ .

L’obéissance est ainsi d’autant plus parfaite et méritoire que les supérieurs le sont moins. L’hommage est alors si agréable à Dieu, qu’en cas d’erreur du supérieur « Il interviendrait tout spécialement, plutôt que de laisser sa gloire ou notre âme subir (…) un véritable dommage spirituel », garantit Dom Marmion. Déjà saint François de Sales écrivait dans son Introduction à la vie dévote : « bienheureux sont les obéissants, car Dieu ne permettra jamais qu’ils s’égarent » .

La foi est ainsi « la sûreté de notre obéissance et en garantit la fécondité », poursuit Dom Marmion. Elle en constitue en effet non seulement le fondement, mais aussi l’aboutissement et le fruit. Car le rôle de la hiérarchie est précisément d’enseigner cette foi.

« Roma locuta est, causa finita est », « Rome a parlé, la cause est entendue ». Cet adage, tiré du sermon de saint Augustin du 23 septembre 417 à Carthage après la condamnation par Innocent I de Pélage, résume la règle qui a guidé de tous temps les chrétiens pour résister aux assauts des hérésies : obéir au successeur de Pierre. « Confirme tes frères » : le commandement du Maître marque la raison d’être de l’autorité du Souverain Pontife.

Si le Christ a prié pour que la foi de Pierre ne défaille pas, il suffirait donc d’obéir à ce dernier pour être dans la vérité et il serait présomptueux d’examiner avec un esprit critique les enseignements pontificaux actuels . Montre-t-on que la Rome d’aujourd’hui contredit celle d’hier ? Cette contradiction ne saurait être qu’apparente et de doctes religieux consacreront des milliers de pages pour tenter de concilier l’inconciliable.

« Etre avec le pape, avec son évêque » : voilà l’unique credo, le seul précepte à suivre, pour être sauvé. La vie chrétienne s’en trouverait considérablement simplifiée. Pourquoi tant de controverses ? A quoi sert de se poser tant de questions ? N’aurons-nous pas toujours quelque supérieur à qui reviendra la charge de « décider » ? Le Christianisme se réduirait à une « religion de l’obéissance » et cette vertu primerait en quelque sorte les autres et notamment la foi elle-même.

Pourtant cette thèse confortable est explicitement rejetée par saint Thomas.

Dans sa Somme Théologique (2a 2ae, question 104, 3), l’Aquinate répond par la négative à la question « si l’obéissance est la plus grande des vertus ». Certes, dit-il, en un sens tous les actes de vertu relèvent de l’obéissance puisque la vertu est un commandement de Dieu. Ainsi on peut dire que l’obéissance insère et conserve dans le cœur toutes les vertus. Cependant les vertus par lesquelles l’âme adhère directement à Dieu, c’est à dire les vertus « théologales », dépassent les vertus « morales » par lesquelles on renonce à quelque créature pour adhérer au Créateur. De là l’obéissance est dépassée par les vertus qui atteignent leur objet par la puissance naturelle de celui-ci, avant de le faire par la force d’un quelconque précepte. « C’est particulièrement clair pour la foi, par laquelle la sublimité de l’autorité divine brille d’abord à nos yeux, cette autorité apparaissant seulement alors comme ayant le pouvoir de commander » précise-t-il. L’obéissance n’est donc pas la plus grande des vertus. La foi au moins la dépasse.

A l’inverse, dans le même ouvrage, le Docteur Angélique affirme catégoriquement que c’est cette foi-même qui est la première de toutes les vertus . Elle prime même l’espérance et la charité en ce sens que l’intellect qu’elle informe prime la volonté que meuvent les deux autres vertus théologales. Ainsi « sans la foi on ne peut plaire à Dieu » parce que sans elle on ne peut Le connaître et par conséquent adhérer à Lui. La foi est le trésor le plus précieux du Chrétien. Il faut la protéger de la moindre attaque. Le doux saint François de Sales, après avoir interdit durant des pages à Philothée la plus petite médisance, déclare : « j’excepte de cette règle les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise, puisqu’il faut les décrier autant que l’on peut comme les chefs des hérétiques et des schismatiques. C’est une charité que de crier au loup quand il est parmi les brebis, quelque part qu’il soit » .

Or les supérieurs peuvent errer dans le domaine de la foi. Cette vérité est si évidente qu’elle fait l’objet d’un article du code de droit canonique dont la brutalité est trop méconnue : « en vertu d’une renonciation tacite admise par le droit lui-même, n’importe quel office est vacant par le fait même et sans aucune déclaration, si le clerc (…) se détache publiquement de la foi catholique » (canon 188). Si la sanction est prévue, c’est que le crime est possible.

L’histoire de l’Eglise déborde d’exemples lamentables de pasteurs ayant mené leur troupeau à la ruine en adhérant à des doctrines hétérodoxes. Les grandes hérésies sont généralement le fait de clercs, parce que l’erreur progresse d’autant mieux qu’elle est plus subtile et professée par ceux qui sont chargés de la vérité. Ainsi, comme une maladie qui ne défait pas immédiatement l’éclat de la santé, l’hérésie avance parfois sous le masque de l’orthodoxie et la contamination des fidèles passe par la hiérarchie elle-même. Ruse suprême du Malin.

La virtus, la force, se mesure dans l’adversité. Or la foi est une vertu. C’est à dire qu’au delà de ce que s. Thomas appelle la « foi informe », qui est une « gratia gratis data », un don de Dieu, son excellence et sa constance se cultivent . Et elle doit être défendue avec force.

Face à l’hérésie la foi du Chrétien ré-agit. Comment ? Par un « acte de foi » : l’intelligence droite, arrachant à l’erreur son masque, adhère en acte à la vérité. L’hérésie n’est vaincue que lorsque cet acte procède des instances d’enseignement de l’Eglise : Papes, Conciles, évêques. Cet acte de foi se formule en un symbole qui, affirmant le vrai, clôt la controverse.

Mais l’histoire montre qu’il faut du temps pour que la grâce fasse son chemin, que les yeux soient décillés et que l’autorité légitime réaffirme la foi véritable. Cette lenteur même fait partie de l’épreuve. Ainsi la crise de l’hérésie arienne a duré plus de soixante-dix ans. De même que saint Pierre fut repris par saint Paul, il arrive que les papes hésitent et aient besoin de l’intransigeance des Domini canes pour les éclairer. Ainsi saint Augustin, dont nous avons cité plus haut l’enthousiasme pour la condamnation de Pélage par le pape Innocent I, dut affronter un an plus tard les hésitations de son successeur, Zosime, qui estima d’abord que Pélage avait été condamné trop vite. Le Christ Lui-même a prévu ces hésitations puisque le commandement à Pierre de confirmer ses frères intervient seulement parce qu’il se sera relevé plus vite que les autres : « et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos », « et toi, quand tu te seras relevé, confirme tes frères », lui dit-il .

Or, entre la déclaration de la maladie et l’administration du remède, quand la fièvre est la plus forte, on ne peut guère se reposer sur une autorité qui par hypothèse ne s’est pas encore prononcée. Durant cette période intermédiaire, il arrive que les fidèles se voient dans l’obligation de désobéir à leurs pasteurs officiels pour conserver une foi intègre. Ainsi les fidèles de saint Athanase en fuite s’opposèrent-ils à la hiérarchie mise en place à l’instigation de l’empereur Constance. Bien des siècles plus tard, lorsque presque la totalité de la hiérarchie catholique anglaise s’est rangée derrière Henri VIII, les rares catholiques restés fidèles à Rome devront désobéir à leurs évêques et recevront de là le beau nom de « recusants » : ceux qui refusent. Dans un autre ordre, pendant la grande révolution, il a bien fallu aux catholiques royalistes désobéir aux prêtres jureurs.

Dans ces douloureuses situations de guerre religieuse, chacun doit choisir son camp, et dans un domaine qu’il ignore parfois : celui de la théologie. Comment ce fait ce choix ? Indépendamment de la grâce, les rouages qui commandent de si importantes décisions sont bien sûr le secret de chaque âme. L’intuition, le sensus fidei, les bons exemples, les plus petites choses peuvent faire pencher la balance. Le Sauveur n’a donné qu’une règle : « vous reconnaîtrez l’arbre à ses fruits » . La sagesse de Dieu confond celle des sages et des prudents : les cœurs simples et purs voient souvent plus clair que les docteurs. Dieu éprouve ainsi la foi de chaque fidèle.

La difficulté aujourd’hui, où le Christ semble au tombeau, est que Pierre ne croit pas encore à la résurrection. Or face aux assauts du Malin et à la gangrène qui ronge l’Eglise, celle-ci avait cru trouver le remède dans la proclamation de l’infaillibilité pontificale. Sous le prétexte de ce dogme, les catholiques durent accepter ce qui apparaît rétrospectivement comme de graves erreurs de la papauté : ralliement de Léon XIII à la République, condamnation par Pie XI de l’Action française… Au nom de ce même dogme, on voudrait que les catholiques acceptent aujourd’hui la liberté religieuse que les Papes d’hier ont solennellement rejetée. Tel est le « coup de maître de Satan ».

Le dogme de l’infaillibilité pontificale signifie-t-il que le Pape ne pourrait jamais pécher contre la foi ? Qu’il jouirait dans ce domaine du privilège d’ « impeccabilité » dont ont joui les apôtres dans tous leurs actes ? Vatican I aurait-il rendu sans objet les interrogations d’un saint Robert Bellarmin ou d’un Cajetan sur la possibilité d’un pape hérétique ? Le débat théologique est ouvert. Mais la prophétie de Daniel sur « l’abomination de la désolation dans le lieu saint » , celle de saint Paul sur le « mystère d’iniquité » ou celle de la sainte Vierge déclarant à la Salette que « Rome perdra la foi » ne semblent pas aller dans ce sens. Le Christ Lui-même nous met en garde contre les « mercenaires qui ne sont pas des pasteurs » et nous avertit que « l’iniquité ira grandissant et que la charité d’un grand nombre se refroidira » . De manière troublante, Il s’interroge : « Le Fils de l’Homme trouvera-t-il à son retour la foi sur la terre ? » .

Laissons aux théologiens et aux canonistes, le soin de préciser les qualifications et d’expliquer ce « mystère d’iniquité ». Mais reconnaissons que pour conserver la foi catholique aujourd’hui, il faut s’opposer à la hiérarchie catholique officielle dans son ensemble, Pape compris. Obéir nous mènerait inéluctablement, au travers des principes de Vatican II, à affaiblir la foi catholique au profit des fausses religions. Il faut donc désobéir : c’est un fait. Mais cette désobéissance en est-elle vraiment une ?

Lorsque l’hérésie est patente, publique, formelle, la désobéissance est inexistante puisque, la charge étant perdue en raison du canon 188 cité plus haut, l’obéissance n’est pas due. Qu’en est-il lorsque l’hérésie n’est pas manifeste mais rampante ? Il faut alors braver une autorité qui présente tous les attributs de la légitimité et lui désobéir. Comment se résoudre à enfreindre formellement une vertu au profit d’une autre ? Les vertus ne se tiennent-elles pas toutes ensembles puisqu’on dit qu’en cultivant l’une on progresse dans les autres ?

Cette aporie ne peut être résolue qu’en revenant à la définition même de la vertu d’obéissance.

Dans cette fameuse question 104, Saint Thomas explique que, Dieu ayant voulu le monde ordonné avec des supérieurs et des inférieurs, la soumission de ceux-ci à ceux-là est conforme à « l’ordre naturel divinement institué ». Il précise que l’obéissance est une vertu spéciale qui fait partie de la justice et consiste à « rendre au supérieur ce qui lui est dû ». Ce rattachement à la justice, et donc à l’ordre de la nature, est évidemment la clef de l’exercice éclairé de cette vertu.

Comme toutes les vertus morales, l’obéissance tient en effet le milieu entre un excès et un défaut. L’excès d’obéissance, précise le Docteur angélique, n’est pas une question de quantité mais plutôt de circonstances : « quand celui qui obéit ou le fait à quelqu’un auquel il ne doit pas obéissance, ou sur des questions pour lesquelles il ne doit pas obéir » et de se référer explicitement aux questions de religion, vertu dont l’excès consiste à honorer d’un culte divin quelqu’un qui ne le mérite pas, ou quand il ne faut pas, ou dans des circonstances qui ne conviennent pas .

Mais le Docteur commun va plus loin. Après avoir montré qu’il faut toujours obéir à Dieu, il s’interroge si les subordonnés doivent toujours obéir à leurs supérieurs. Et de répondre avec s. Pierre « mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes » . Il explique qu’une des raisons de ne pas suivre un supérieur est lorsque son instruction contredit un précepte d’une plus grande force. Il précise encore qu’une obéissance qui acquiescerait « à des choses contraires à Dieu » serait « illicite ».

Illicite, c’est à dire contraire à la justice. De même qu’un bois mouillé ne peut brûler, de même la volonté droite ne peut obéir à l’injustice. Il ne s’agit pas alors de refuser une obéissance due, ce qui serait pécher. Il s’agit d’obéir au précepte supérieur qui commande de respecter la justice.

Dire que la foi prime l’obéissance ne signifie pas que la foi justifierait la désobéissance, mais que l’obéissance à la foi prime toutes les autres. La désobéissance au clerc suspect correspond alors à une obéissance réelle : « il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». Le respect de l’ordre divin n’emporte pas de contradiction. Un précepte supérieur suspend l’application d’une règle inférieure et l’intégrité de la vertu est préservée. Tel est le sens de l’adage « prima lex, salus animarum », « la première loi est le salut des âmes ».

Mgr Marcel Lefebvre ne disait pas autre chose lorsque dès 1975 il écrivait « c’est parce que nous estimons que toute notre foi est en danger par les réformes et les orientations post-conciliaires, que nous avons le devoir de désobéir et de garder les Traditions. C’est le plus grand service que nous pouvons rendre à l’Eglise catholique, au successeur de Pierre, au salut des âmes et de notre âme, que de refuser l’Eglise réformée et libérale (…) La désobéissance est un devoir grave » . En 1980 il fustigeait encore « la mauvaise obéissance » qui accepte la destruction de l’Eglise . Quelques années plus tard, il expliquera que « si nous avons choisi la voie de la désobéissance apparente, nous avons choisi la voie de l’obéissance réelle » . Et l’Evêque « rebelle » de poursuivre : « on ne peut pas dire que l’on obéit aujourd’hui à l’autorité en désobéissant à toute la Tradition (…) Jesus heri, hodie et in saecula, Jésus hier, aujourd’hui et dans tous les siècles (…) Ceux qui nous accusent d’être dans la désobéissance, ce sont eux qui ne suivent pas les papes, ce sont eux qui ne suivent pas les conciles. Il faut bien le dire, ce sont eux qui sont dans la désobéissance ».


Article paru dans la Nouvelle Revue Certitudes N° 6 été 2001
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